Saline royale d'Arc-et-Senans
Architecture, Théorie architecturale

ARCHISTOIRE #1 – La Saline Royale d’Arc-et-Senans

Saline royale d'Arc-et-Senans

Manufacture de sel, cité ouvrière idéale, bâtiment désaffecté, camp d’internement, musée… La saline royale d’Arc-et-Senans, complexe industriel conçu par l’architecte Claude-Nicolas Ledoux pour Louis XV, a traversé les siècles en accueillant en son sein les pires atrocités.
Les « Archistoires » sont une série d’articles qui mettent en lumière des bâtiments importants de l’Histoire, sous le biais de l’analyse architecturale. Pour ce premier épisode des Archistoires, nous allons donc voir le projet de la saline d’Arc-et-Senans, qui est un parfait exemple d’architecture de contrôle et de surveillance.

Saline royale d’Arc-et-Senans – modélisation 3D de Iconem sur Sketchfab

Une brève histoire de la saline

Claude-Nicolas Ledoux (1736-1806) est un architecte néoclassique de l’Ancien Régime. Il fut un temps l’architecte favori du Roi, et conçut pour lui de grands projets d’architecture et d’urbanisme.
En 1774, le Roi Louis XV lui confia donc la conception d’une saline (usine de production de sel) sur les villages d’Arc et de Senans (fusionnés en 1790 pour devenir « commune d’Arc-et-Senans »), en Franche-Comté.
Avant de se voir en charge de ce projet, Ledoux avait déjà produit des esquisses de saline ; il souhaitait faire construire une cité idéale et utopique (La ville de Chaux) qui regrouperait « toutes » les fonctions d’une ville et lui permettrait presque de vivre en autosuffisance : usine, logements, hôpital, palais de justice, bains, potagers, boulangerie, chapelle, et même prison, maison close et cimetière… Cela en dit long sur le sens des priorités de l’architecte ! A son grand désespoir, son projet ne fut jamais réalisé dans sa globalité. En effet, la Révolution le jeta au cachot, étant donné qu’en étant l’architecte du Roi, il était aux yeux du peuple un des symboles de l’oppression fiscale1.

Note : en architecture, les adjectifs « idéal » et « utopique » ne sont pas nécessairement positifs. Cela désigne simplement une conception théorique qui fait abstraction des réalités du terrain, et qui semble parfaite du point de vue subjectif de son créateur (ainsi, une prison peut être dite « idéale » s’il s’agit de l’intention de l’architecte, même si ce terme paraît évidemment totalement inadapté pour qualifier un tel lieu).

Plan schématique de la saline, présentant : logements ouvriers, ateliers de fabrication et d'assemblage, administration, maison du directeur et portique d'entrée (contentant poste de garde et prison).
Plan schématique de la saline d’Arc-et-Senans.

Le schéma ci-dessus présente le plan final de la saline. La saline est organisée en forme d’arc de cercle ; une forme qui évoque la voûte céleste (selon les termes de l’architecte2), mais aussi les théâtres antiques. L’architecture de la saline constitue une véritable mise en scène, presque un spectacle, et cela, dès son entrée, qui s’effectue par un portique monumental imitant une grotte. La grotte peut ici symboliser tout à la fois la lutte entre les ténèbres et la clarté, chère à la mythologie grecque, mais aussi la brutalité de la matière (le sel), destinée à être façonnée par les ouvriers afin d’être commercialisée3. Le contraste de la grotte avec les colonnes (d’ordre dorique) de l’entrée symbolise l’opposition entre la nature et la technique.
La position stratégique de la maison du directeur, au centre du cercle, permet au directeur de l’usine d’avoir une vision panoramique sur la cité et donne aux ouvriers une impression de surveillance constante. En effet, la saline d’Arc-et-Senans a été conçue avec une vision carcérale et répressive du travail. Nous allons donc voir comment cela se traduit dans son organisation et son architecture.

Grotte à l'entrée de la saline
Grotte d’entrée de la saline – © Collection Saline royale d’Arc-et-Senans

Une vision carcérale du travail

Claude-Nicolas Ledoux pensait que l’architecture pouvait résoudre tous les maux de la vie. Dans sa saline, l’architecture conditionne toute l’organisation de la société et de la vie sociale des ouvriers. Loin de « résoudre tous les maux de la vie », c’est alors l’inverse qui se produit ; l’architecture est oppressante et laisse peu de libertés. L’architecte développe ici une doctrine architecturale qui deviendra un terreau fertile pour les idéologies fasciste et nazie du XXème siècle4.

Le chef d’entreprise comme Dieu omniscient

La maison du directeur est un bâtiment très important de la saline royale. Comme nous l’avons vu, elle est située au centre du cercle que forment les bâtiments, ce qui donne au directeur une vision d’ensemble sur la cité. On appelle ce type d’architecture un « panoptique » (pan = tout, optique = vision). Le panoptique a été imaginé au XVIIIème siècle par les frères Bentham, à la même époque que Ledoux. Il s’agit d’un système de surveillance dans les prisons qui consiste à placer le gardien pénitencier dans une tour centrale, autour de laquelle seront disposées toutes les cellules de prisonniers. Ainsi, ces derniers auront constamment l’impression d’être surveillés. Peut-être le sont-ils vraiment, peut-être ne le sont-ils pas, mais c’est là toute la perversité du dispositif : le bâtiment de contrôle, qui cache le gardien tout en symbolisant sa présence permanente, agit comme pression sur les prisonniers et confère une omniscience au gardien.

Principe du panoptique

Pour aller plus loin dans la métaphore panoptique, le bâtiment de la maison du directeur est surmonté d’un oculus. L’oculus est le nom d’un type d’ouverture ronde, et signifie « œil » en latin. Placé à l’avant de l’édifice, face aux logements et ateliers des ouvriers, il symbolise donc l’œil du directeur qui observe en permanence ses ouvriers. Pour passer d’un atelier à un autre, les ouvriers étaient également appelés à traverser la maison du directeur, renforçant ainsi davantage le sentiment de surveillance.

Le chef d’entreprise est donc perçu comme un être omniscient, oppressant, capable de contrôler et surveiller tous les faits et gestes de ses employés. L’omniscience (capacité de tout savoir de manière illimitée, d’avoir conscience de tout ce qui existe) est une caractéristique habituellement réservée au registre de la religion : on dit que seul Dieu est omniscient5. Mais alors, pour qui se prend le directeur de la saline ? Pour Dieu ? Eh bien, il faut croire que oui, car non seulement le directeur est présenté comme « omniscient », mais en plus de ça il vit littéralement dans la maison de Dieu. En effet, la chapelle où ont lieu les messes des ouvriers est située à l’intérieur de la maison du directeur. Et dans la religion catholique, on dit des églises qu’elles sont « la maison de Dieu ». Le prêche du prêtre pour la messe des ouvriers avait donc lieu du haut des 65 marches de l’escalier interne à la maison du directeur. Il est d’usage que l’autel des églises soit situé un petit peu en hauteur par rapport à l’assemblée des fidèles ( « autel » vient d’ailleurs du latin « altus » = « en hauteur » ), pour des questions de visibilité mais aussi de symbolique6. Mais en général, cette hauteur se limite à environ quelques marches ; ici, nous sommes face à quelque chose de beaucoup plus monumental. Cette monumentalité et cette hauteur créent un ascendant physique sur les ouvriers. De plus, la hiérarchie sociale est marquée à la fois par cette différence de hauteur flagrante, mais aussi par le fait que les supérieurs hiérarchiques de la saline assistent à la messe depuis des tribunes et des galeries7. Ledoux considérait le directeur de la saline comme étant un représentant du Roi, lui même étant un représentant de Dieu sur terre (la France étant une monarchie absolue de droit divin). Au niveau de l’architecture, cela se traduit donc par la disposition panoptique de la maison du directeur (avec son oculus), par la présence de « la maison de Dieu » en son sein (la chapelle), ainsi que par la monumentalité de l’édifice (qui est plus grand que les autres bâtiments) et la présence de colonnes.

La maison du directeur et son oculus
La maison du directeur et son oculus – © Georges Fessy, 1984

En effet, les colonnes monumentales, dans l’architecture néoclassique, confèrent un certain prestige aux bâtiments, et marquent ici une hiérarchie par rapport aux bâtiments alentour (logements des ouvriers et ateliers) qui sont dépourvus de colonnes. On retrouve des colonnes à deux endroits dans la saline : au niveau de l’entrée (colonnes doriques grecques), et au niveau de la maison du directeur. Ces dernières ont une forme différentes des colonnes que l’on retrouve habituellement dans les projets (néo)classiques. Les différents types de colonnes classiques sont appelés « ordres » : ordre dorique, ordre ionique, ordre corinthien, ordre composite8… Et ces modèles sont souvent repris comme standards dans les constructions. Ledoux a donc inventé un nouvel ordre pour les colonnes de la maison du directeur (consistant en une alternance de cercles et carrés) : on peut y voir une volonté de faire entrer l’homme dans le « futur » tout en faisant référence à l’héritage du passé.

Le travail comme unique raison de vivre

La saline royale d’Arc-et-Senans pousse l’aliénation des ouvriers à son paroxysme : tout est fait de sorte à ce que leur monde tourne exclusivement autour du travail.
Ce monde clos est retranscrit spatialement par le biais de plusieurs dispositifs, à commencer par le mur d’enceinte qui entoure toute la saline, à la manière des villes médiévales fortifiées. Ce mur est justifié par l’architecte comme étant un moyen de lutter contre les voleurs et les vagabonds (terme ancien et méprisant pour désigner les personnes SDF). Il s’agirait donc, sur le papier, d’une architecture « sécuritaire » et « défensive ». Mais la forteresse, dans les faits, remplit aussi et surtout un autre rôle : celui d’enfermer dans la cité les ouvriers eux-mêmes. La saline est d’ailleurs pourvue d’une prison, dès le bâtiment d’entrée. A qui est-elle destinée, sinon à ses ouvriers ?
En plus d’être organisée de manière panoptique, la saline est donc littéralement renfermée sur elle-même, comme une prison. Dans la ville forteresse, le lieu de travail et le lieu de vie sont au même endroit ; nulle place pour les échappées, la liberté.

En effet, toute la vie des ouvriers s’organise autour du travail. Y compris leur vie spirituelle, puisqu’ils sont contraints de célébrer leurs croyances dans la maison de leur patron. A vrai dire, on peut en dire de même de la plupart des cités ouvrières qui regroupaient et regroupent toujours tous les employés d’une entreprise en un même lieu, à proximité de l’usine. C’est sans doute là une volonté historique de la part du patronat d’avoir un pouvoir de domination sur ses employés. Quoiqu’il en soit, le projet de Ledoux va particulièrement loin dans le contrôle de la vie privée des ouvriers et de leurs familles. Même leur temps « libre » est déterminé par l’architecte : en guise de loisirs, ils sont obligés d’entretenir les jardins de la saline. Même quand l’ouvrier quitte son travail, il doit réaliser des tâches qu’on a choisies pour lui. Cela a pour but de les tenir éloignés des activités des villages d’Arc et de Senans, et notamment l’auberge ou la taverne9. Car c’est souvent dans ce genre d’endroits que les ouvriers se retrouvent, peuvent discuter, partager leurs opinions, échanger autour des injustices qu’ils subissent, et pourquoi pas, donc, décider de se rebeller. Pour l’éviter, l’architecte décide donc de réduire leur existence à la contribution à l’entreprise. Le travail est carcéral, et la prison laborieuse.

L’impopularité de la saline

Aux conditions de vie difficiles des ouvriers, et aux inégalités internes à la saline, s’ajoute l’hostilité du peuple envers le système monarchique oppressif en général. En effet, la saline royale cristallise également l’oppression fiscale de l’impôt sur le sel (gabelle) et l’exploitation forestière aux yeux des riverains10. Sans compter sur le fait que la Franche-Comté a été intégrée au Royaume de France depuis relativement peu de temps, à la suite d’une invasion qui s’est faite dans le sang, et on peut imaginer le désarroi des habitants dont le sel devient subitement l’objet de convoitise française. La saline resta en activité pendant près de 120 ans, jusqu’à la fin du XIXème siècle, soit bien après la Révolution française. Son activité étant finalement en déclin, elle fermera ses portes en 1895.

Mais sa vie est loin d’être terminée.

La fin de la saline et la continuité du crime

Malgré sa fermeture à la fin du XIXème siècle, la saline connait de nombreuses mutations par la suite. Elle reste un temps à l’abandon, puis les logements ouvriers sont mis en location. En 1926, l’école des Beaux-Arts demande sa classification aux monuments historiques, afin de protéger la saline et de pousser son propriétaire (La société des salines de l’Est) à entretenir davantage ses bâtiments. Alors que la maison du directeur et le portique d’entrée viennent d’être classés, le propriétaire décide de dynamiter la maison du directeur en guise de protestation. Un auto-sabotage en quelque sorte.

Maison du directeur après explosion
Dynamitage de la maison du directeur – © Collection Saline royale d’Arc-et-Senans

Le département du Doubs récupère finalement la propriété de la saline en 1927 afin qu’elle puisse être protégée et restaurée, et la réhabilite en écurie pour chevaux. Quelques années plus tard, en 1939, la saline devient un camp de réfugiés espagnols. Puis vient la guerre.

Le camp d’internement

Pendant la Seconde Guerre mondiale, de 1941 à 1943, la saline d’Arc-et-Senans devient un des trente camps d’internement de Rroms recensés en France11. Tout, dans la conception et l’architecture de la saline, pouvait mener à accueillir les crimes contre l’humanité de cette guerre : les fortifications (emprisonnement), le système panoptique (carcéral), le côté « petite ville autosuffisante » qui permet de couper les habitants de l’extérieur… La maison du directeur, néanmoins, n’était à priori plus utilisée, comme on peut le voir sur ce plan de la saline entre 1941 et 1943 :

Schéma du camp d’internement – Réalisé à partir du plan d’Alain Gagnieux.

La saline avait été conçue par Ledoux pour 200 personnes, et près de 370 personnes ont été enfermées dans le camp, dans des conditions de vie indignes. Le biographe Alain Gagnieux a recueilli un précieux témoignage d’une ancienne internée du camp d’Arc-et-Senans, disponible en ligne à cette adresse : « Témoignage de Geneviève Chandello-Félix » – site d’Alain Gagnieux. France 3 a également interviewé cette dame ainsi qu’une autre ancienne déportée, Jeannette Gousandier, en 2005 : « La France rend hommage aux tsiganes internés dans des camps dont Arc-et-Senans » – France 3.
La plupart des personnes internées restaient enfermées en permanence dans le camp, et quelques rares personnes, des hommes, sortaient pour travailler dans la forêt de Chaux. Il y avait un seul camp de concentration en France ; les autres camps étaient des « camps d’internement », comme celui d’Arc-et-Senans. Mais ils ne différaient guère des camps de concentration. Les personnes étaient mal nourries, mal soignées, les camps étaient peu équipés11, de nombreuses personnes sont décédées et les survivants en ont gardé des traumatismes.
La reconnaissance des crimes envers les déportés après la guerre a pris du temps, en particulier dans le cas des personnes rromes, dont un certain nombre étaient même encore incarcérées en 1946, soit un an après la « Libération ». Même à leur sortie des camps, elles se sont retrouvées confrontées à l’hostilité des autres Français. En conséquence, le devoir de mémoire n’a pas été assuré comme il aurait dû l’être. Dans le cas de la saline royale d’Arc-et-Senans, après la guerre, l’Etat s’est concentré sur son aspect « trésor de patrimoine » et « héritage du néoclassicisme », plutôt que de le voir comme ce qu’il est : un lieu de mémoire, un lieu de crimes contre l’Humanité. « Je suis bouleversée. C’est pas facile de revenir à des endroits où on a souffert » , déclarait Geneviève Chandello-Félix en revenant sur le site de la saline, des décennies après la guerre. Il fallut attendre 1999 pour qu’une plaque commémorative soit apposée sur la saline. En 2016, le président François Hollande a reconnu la responsabilité de la France en ce qui concerne l’internement des Rroms pendant la Seconde Guerre mondiale12. Avant cela, en 2010, une année mémorielle a été lancée par un collectif d’associations et parrainée par le célèbre cinéaste rrom Tony Gatlif13.

La saline aujourd’hui

Après la guerre, de nombreux intellectuels se mobilisent pour sauvegarder le site de la saline, et elle devient monument classé au patrimoine mondial de l’UNESCO en 1982. Grâce à ce classement, la saline est restaurée. Elle accueille désormais l’Institut Claude-Nicolas Ledoux, avec un musée consacré à l’œuvre de l’architecte, ainsi que de nombreuses activités culturelles (dont des concerts). Peu de personnes sont au courant du sombre passé de la saline, et certaines le découvrent seulement en arrivant devant la plaque commémorative (qui n’existe que depuis 20 ans, donc). Une exposition permanente « Mémoire du lieu » est présente dans les berniers Est de la saline, pour expliquer aux visiteurs « la vie après le sel » : de la fermeture de la saline à l’époque contemporaine. Le passé de camp d’internement y est abordé, mais les fonds d’archives disposent de peu d’informations sur cette période.

Une partie de la saline accueille un hôtel 3 étoiles, qui permet aux visiteurs de dormir dans la saline, à l’emplacement des anciens logements ouvriers. Le musée est fait de trois parties : une partie sur la mémoire du lieu, une partie sur la saline, et une autre sur l’architecte Ledoux. Une salle de spectacle est prévue d’ici à 2022. Les jardins partagés ouvriers sont désormais cultivés et ornés par moments d’œuvres d’art contemporain, et un festival des jardins s’y tient chaque année, au cours duquel les étudiants d’écoles du paysage y font des expérimentations14.
Ce lieu de l’horreur (pour ouvriers puis déportés), est désormais lieu de célébration et de culture.

Des travaux pour « finir le cercle »

Depuis l’an dernier (2020), des travaux ont été réalisés à la saline pour un projet d’envergure : celui de continuer le cercle débuté par Ledoux, afin de recréer la mythique Ville idéale de Chaux… A l’exception qu’aucun bâtiment ne sera construit sur le cercle, seulement des jardins. Ce « cercle immense » , comme il est officiellement appelé, devrait être livré en 2022. C’est la première fois qu’un site classé à l’UNESCO va être transformé ainsi. Il faut dire que le projet n’intervient pas directement sur la saline, mais sur le champ d’à côté, et qu’il reste complètement dans l’esprit d’origine, puisqu’il vient réaliser, 250 ans plus tard, le projet de l’architecte, mais en l’adaptant aux besoins d’aujourd’hui (des jardins à la place des bâtiments).

Cercle immense en chantier
Chantier du cercle immense – © Collection Saline royale d’Arc-et-Senans

Conclusion

Ce bâtiment nous montre donc bien comment l’architecture peut servir au contrôle et à la surveillance, comment l’usine peut prendre des aspects carcéraux… Et il nous montre aussi comment un bâtiment peut traverser l’histoire et par conséquent être imprégné de tous les événements qui ont eu lieu en son sein : la saline d’Arc-et-Senans est un bâtiment qu’il faut regarder avec gravité, en gardant en tête les atrocités qui y ont été commises. Il est important de se servir de ces lieux pour réhabiliter la mémoire, afin que les générations présentes et futures se souviennent et portent un message de paix et de lutte contre le racisme et la rromophobie.

Se pose alors la question de l’avenir de ce type de lieux. Les plus connus des camps de concentration sont désormais exclusivement consacrés au devoir de mémoire, tandis que la saline d’Arc-et-Senans est à présent un musée davantage centré sur l’œuvre de Ledoux, bien que les crimes de la guerre n’y soient pas niés. Peut-être est-ce dû au fait qu’il s’agissait déjà d’un monument historique classé avant de devenir un camp d’internement ? Peut-être est-ce dans une volonté de retranscrire la totalité de l’histoire de la saline plutôt que de se focaliser sur un aspect ? Peut-être y a-t-il un désir de « réinventer » l’image de la saline, et d’en faire un lieu culturel plus joyeux, qui se détache un peu de l’univers travail/carcéral/internement ? Ou peut-être est-ce du à la reconnaissance tardive et partielle des crimes commis envers les Rroms en France ?

Notes et sources

1 – Le Mur des Fermiers Généraux est une enceinte qui fut construite sous le règne de Louis XVI. Son but était de contrôler et taxer les marchandises entrant dans la capitale parisienne. Ce mur contribua à rendre le Roi très impopulaire auprès du peuple, et est considéré par certains comme un des éléments déclencheurs de la Révolution Française.
L’architecture des portes de ce mur (des « rotondes » destinées à servir de douane de contrôle) fut déléguée à l’architecte… Claude-Nicolas Ledoux. C’est donc naturellement qu’il s’attisa les foudres du peuple, mais il réchappa néanmoins à la Guillotine.

2 – « Cette forme est pure comme celle que décrit le soleil dans sa course » – Claude-Nicolas Ledoux à propos de la saline d’Arc-et-Senans.
Source : La saline royale d’Arc-et-Senans par l’Institut Claude-Nicolas Ledoux (PDF).

3 – « (…) dès l’entrée de la saline, il joue sur le contraste entre les pierres taillées de l’extérieur et les pierres laissées brutes de la grotte. Peut-être veut-il évoquer une mine de sel ? Peut-être aussi veut-il insister sur le travail de l’homme qui transforme la matière ? » – Citation de Le travail de la pierre, Saline royale d’Arc-et-Senans, Passerelle(s) BNF.
« La métaphore mythologique n’éclipse cependant pas les nécessités du programme et la fameuse grotte qui sert d’unique entrée à la saline est présentée comme « un passage rayonnant, associé à la présence du portique géant octroyé par la divinité qui ordonne la nature » (p. 145). » – Compte-rendu de Christophe Morin à propos du livre La saline royale d’Arc-et-Senans. Un monument industriel : allégorie des Lumières de Daniel Rabreau.
Ledoux est loin d’être le premier architecte à avoir inclut une grotte artificielle dans un projet (on peut citer par exemple la grotte de Buontalenti des Médicis). De telles grottes ont régulièrement été construites pour agrémenter des jardins. Pour plus d’informations, voir : L’imaginaire des grottes dans les jardins européens de Smaël Boudia.

4 – L’historien de l’architecture Emil Kaufmann (1891-1953), dans son livre « De Ledoux à Le Corbusier » , va jusqu’à développer l’idée que Ledoux serait l’ancêtre de Le Corbusier, et donc un précurseur de l’architecture moderne.
L’idée de société de surveillance, d’omniprésence du travail jusque dans la vie privée, de fétichisation de la figure de l’ouvrier… Tout cela sera trouvera un grand échos chez les architectes nazis et fascistes. En témoigne sa réhabilitation en camp pendant la Seconde Guerre mondiale.

5 – Dans les principales religions monothéistes, Dieu est omniscient. Cela n’est pas forcément le cas dans les religions polythéistes, mais on peut y trouver certains Dieux qui sont omniscients. Dans tous les cas, on ne dit jamais d’un humain mortel qu’il est omniscient – à moins de se prendre pour Dieu…

6 – Voir le « Guide pratique pour la conception d’un autel » , du Service National de la Pastorale Liturgique et Sacramentelle.
« La hauteur du podium pose la question de la visibilité. Qu’est-ce que voir? Devons-nous vraiment voir de partout? Quelle place faisons-nous à l’Invisible dans le mystère célébré? Respectons-nous l’architecture du lieu? (…). La hauteur sera calculée en fonction des éléments donnés par le lieu lui-même, en gardant présente cette exigence de la qualité de participation de l’assemblée. »

7 – « La maison du directeur accueille d’ailleurs une chapelle, où s’exprime là encore le joug de la domination et des inégalités. Les autorités assistent aux offices (obligatoires) depuis une tribune et des galeries tandis que les ouvriers sont installés dans un immense escalier servant de nef, le regard dirigé vers l’autel situé à son sommet. » – Article du Sentier des Gabelous.

8 – Pour en savoir plus à propos des ordres, voir l’article « Ordre architectural » de Serlienne, ou « Qu’est-ce qu’un ordre architectural ? » de Danielle Chantegrel, professeure d’art appliqués.

9La saline royale d’Arc-et-Senans par l’Institut Claude-Nicolas Ledoux : « Les heures de loisirs sont occupées à cultiver les jardins situés derrière les bâtiments dans l’enceinte de l’usine : si l’ouvrier quitte son travail, ‘c’est pour cultiver un champ productif qui remplit les intervalles du labeur, amuse ses loisirs en lui assurant les distractions qui le mettent à l’abri des écarts et des désirs qui abrègent les jours de ceux qui vivent au milieu des tentations’. Ainsi les espaces communautaires, salle à manger et jardins, doivent protéger le personnel de la Saline des tentations de l’auberge du village par exemple. L’architecte, à travers le plan et les formes qu’il a conçus, devient gardien moral de l’ouvrier. »

10Article du Sentier des Gabelous : « A l’impôt sur le sel, partout haï, s’ajoutent ici des abus liés à l’exploitation forestière. La saline procède à des expropriations et transgresse les droits d’usages communautaires. (…) Symbole par excellence de l’arbitraire et de l’absolutisme, la saline sacralise de nombreuses tensions.« 

11 – « L’internement des Tsiganes en France 1940-1946 » – Le Cartographe.

12 – « La France rend hommage aux tsiganes internés dans des camps dont Arc-et-Senans » – France 3 Bourgogne Franche-Comté.

13 – « Une mémoire française » – Mémoires Tsiganes 1939-1946.

14 – « La Saline Royale d’Arc-et-Senans, une usine-ville reconvertie en centre culturel » – Culturez-vous.

Bibliographie

Sur le panoptique :

  • « Surveiller et Punir » de Michel Foucault : la saline royale est évoquée p. 176 de l’édition de 1975 (Gallimard). Voici ce qu’il dit à propos de la saline : « L’appareil disciplinaire parfait permettrait à un seul regard de tout voir en permanence. Un point central serait à la fois source de lumière éclairant toutes choses, et lieu de convergence pour tout ce qui doit être su : œil parfait auquel rien n’échappe et centre vers lequel tous les regards sont tournés. C’est ce qu’avait imaginé Ledoux construisant Arc-et-Senans : au centre des bâtiments disposés en cercle et ouvrant tous vers l’intérieur, une haute construction devait cumuler les fonctions administratives de direction, policières de surveillance, économiques de contrôle et de vérification, religieuses d’encouragement à l’obéissance et au travail ; de là viendraient tous les ordres, là seraient enregistrées toutes les activités, perçues et jugées toutes les fautes; et cela immédiatement sans presque aucun autre support qu’une géométrie exacte.« 

Sur le camp d’internement d’Arc-et-Senans :

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Les textures de l’image de couverture sont issues du site Lost+Taken.

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