Architecture et féminisme
Architecture, Théorie architecturale

Architecture et féminisme

L’architecture, une profession masculine ? Traditionnellement, oui : pendant longtemps, en Occident, l’architecture n’était que l’oeuvre des hommes. De nos jours, le secteur du BTP reste très associé dans l’imaginaire collectif à un environnement masculin. Une majorité écrasante des chefs d’agence et des professeurs de projet en école sont des hommes. En effet, en 1982, seulement 7,5% des architectes inscrits à l’ordre étaient des femmes, en 2000 le chiffre passe à 17% et en 2013, un quart étaient des femmes1.

La situation s’améliore quelques peu ces dernières années avec 57% des nouveaux architectes diplômés qui sont des femmes. Néanmoins, elles sont davantage au chômage, plus souvent salariées et en contrat à durée déterminée2 que leurs homologues masculins. On observe également un écart salarial important entre les genres : les hommes gagnent en moyenne 2 fois plus que les femmes pour un même poste3.

Chaque nouveau travail signifie que je vais devoir faire face à un prestataire qui me prendra pour l’assistante, la stagiaire ou la décoratrice. Il faut généralement attendre la troisième réunion pour que l’équipe de projet me demande mon avis sur la résolution des problèmes architecturaux.

—Yen Ha, Architecte à New York4
Style, philosophie de conception et biographie de Zaha Hadid
Centre Heydar Aliyev de Zaha Hadid architecte. Source : Engel et Völkers.

Etre une femme en école d’architecture

Dans le corps enseignant

En tant que femme dans le milieu architectural, on rencontre des problèmes dès l’école, notamment à cause d’un manque flagrant de représentation. A commencer par un faible taux de femmes dans le corps enseignant : une majorité écrasante de professeurs de projet (matière la plus importante) sont des hommes, généralement issus de l’ancienne génération, quand les femmes représentaient moins de 15% des architectes. La plupart de ces professeurs sont également chefs d’agence, ces mêmes patrons qui rémunèrent deux fois moins leurs employées que leurs employés et rechignent à les embaucher.
Là où les femmes sont les plus représentées dans l’enseignement, c’est souvent à des postes moins valorisés (comme assistantes de projet ou profs de TD) ou pour des cours magistraux. Ces derniers ont des coefficients plus bas que le cours de projet et, s’agissant de cours en amphithéâtre, il n’y a pas la même relation prof-étudiant que dans les cours de projet qui eux, se font en atelier, avec une plus grande proximité prof-étudiant.

Dans le contenu des cours

Au niveau de la représentation des femmes dans les contenus des cours, le constat est encore plus amer. L’Histoire de l’architecture telle qu’elle est enseignée en école fait souvent l’impasse sur l’apport des femmes à l’architecture. Cela est du sans doute à deux phénomènes : d’une part, le faible nombre de femmes ayant eu accès à la profession au cours de l’Histoire, et d’autres part, l’invisibilisation et l’effacement des femmes architectes ayant effectivement existé. Il en résulte qu’en cinq ans d’études, le nombre de femmes architectes citées en cours se compte sur les doigts des mains.

Une banalisation des remarques sexistes

Il est donc difficile en tant qu’étudiantes de se projeter en tant qu’architectes, mais ce n’est pas tout : cet entre-soi masculin permet hélas aussi bien des dérives. Certains professeurs regrettent que le métier soit en train de se féminiser et ne se gênent pas à le faire remarquer. A l’instar de cet enseignant qui nous déclara un jour : « Y a de plus en plus de gonzesses en archi. J’sais pas si c’est une bonne chose.« 
Sur un groupe Facebook réunissant architectes et étudiants, un homme a demandé en 2020 aux autres membres du groupe de partager des petites phrases qui les ont marqués pendant leurs études. Un certain nombre de personnes se sont plaint du racisme et de la misogynie dans le milieu. Concernant la misogynie, voici quelques citations de professeurs qui ont été rapportées sur la publication :

« L’architecture, c’est pas pour les femmes »
« Trop de filles en études d’architecture »
« Et là c’est l’espace de la femme, la cuisine »
« Si on conservait les traditions, les femmes ne seraient pas architectes »
« Les femmes passent beaucoup de temps à la maison, surtout dans la cuisine, mais elles sont incapables d’en dessiner les plans et de les aménager »
« 12 pour un garçon, c’est moyen. Alors que 12 pour une fille, c’est bien ! »

Par ailleurs, les étudiantes reçoivent plus souvent des remarques sur leur apparence ou leur manière de se présenter que leurs homologues masculins. De manière générale, les hommes du milieu se permettent souvent des remarques sur le physique des femmes architectes, chose qu’il ne leur viendrait jamais à l’idée de faire sur un homme architecte. Quand on critique Wilmotte ou Porzamparc, on critique leur travail, pas leur corps.

Etre une femme et architecte

Certaines jeunes femmes en architecture se questionnent sur la nécessité du mouvement féministe, clamant qu’elles n’ont pas expérimenté de discriminations. Ce qui me préoccupe c’est que, bien que l’école ne soit pas exempte de discrimination, il s’agit probablement de l’environnement le moins discriminatoire qu’elles rencontreront dans leurs carrières. Par la même occasion, les premières années de pratique comporteront sans doute peu de différenciation entre les hommes et les femmes. C’est au fur et à mesure qu’on avance que les difficultés surgissent, quand les agences et les clients hésitent à confier de grandes responsabilités aux femmes. En voyant leurs collègues masculins les surpasser, les femmes qui manquent de conscience féministe ont tendance à penser, lorsqu’elles échouent à réaliser pareils accomplissements, que tout est de leur faute.

—Denise Scott-Brown5

Denise Scott-Brown fait partie des architectes les plus influents du XXème siècle, hommes et femmes confondus. Et pourtant, seul le nom de son associé (et époux), Robert Venturi, a fait histoire. La plupart des femmes architectes dont le travail est célébré sont en équipe avec un homme; très rares sont les femmes qui réussissent seules dans cette entreprise. Et souvent, leur nom est effacé des mémoires. Les femmes sont minoritaires parmi les chefs d’agence, et quand elles le sont, c’est souvent en associé avec des hommes, donc. Zaha Hadid est la seule femme architecte à avoir obtenu un prix Pritzker seule et non en duo.

Etre une femme architecte, c’est tout d’abord ne pas être prise au sérieux : tu auras beau répéter « je suis architecte » , on pensera que tu voulais dire « je suis architecte d’intérieur » , ou bien décoratrice d’intérieur. Jeune diplômée, on te prendra pour stagiaire. Plus tard, on te prendra pour une assistante, ou secrétaire, et on pourra faire de telles assomptions car on ne prendra même pas la peine de s’enquérir de ton poste, on s’adressera directement à tes collègues masculins. On te confiera les plans de la cuisine parce que tu dois bien connaître, c’est ton milieu naturel.

Un employeur m’a un jour dit « je ne suis pas misogyne, mais les femmes ne devraient pas aller sur chantier » . Outre le fait que cette phrase commence extrêmement mal, et ne pouvait donc que finir de manière catastrophique, elle est évidemment complètement fausse. Il pourrait il y avoir beaucoup de femmes sur chantier, mais en réalité il n’y en a la plupart du temps jamais plus d’une à la fois, que ce soit du côté des architectes, des BET, des techniciens… Et pourtant, le chantier est un des aspects du métier que beaucoup de femmes apprécient certainement.

Quand une femme arrive pour la première fois sur un site de construction, il y a toujours ce moment où certaines personnes considèrent qu’elle s’incruste dans un boy’s club. Dès lors qu’ils voient que je les traite avec respect, cette impression se dissipe. Après tout, il s’agit des ouvriers qui travaillent quotidiennement avec les matériaux concrets et je pense avoir beaucoup à apprendre d’eux ; ils peuvent m’aider à faire de meilleures conceptions. Etre une femme peut aussi parfois avoir quelques avantages, puisque certains clients se sentent plus à l’aise de travailler avec une femme au cours du processus de création.

—Amanda McNally, architecte à North Palm Beach, Fla.4

Architecture « de femme » vs architecture « d’homme »

Il y a une vision ancienne, et malheureusement encore très répandu dans les esprits des hommes du milieu, qui considèrent qu’il existe une architecture « féminine » , en opposition à l’architecture « virile » . Ce discours est notamment très relayé par Rudy Riciotti, architecte qui se revendique d’une architecture « féminine et sensuelle » bien qu’étant un homme. Cette architecture se traduirait en gros par des formes courbes (les fameuses « courbes de la fâââme » ). L’architecte Philippe Trétiack, à qui nous devons le livre « Faut-il pendre les architectes ? » , assume dans son livre que s’il y avait davantage de femmes architectes, la ville et ses bâtiments seraient plus sensuels.
Ce genre de discours ont été utilisés pendant la période coloniale pour qualifier l’architecture au MENA (Middle East + North Africa), et notamment les formes courbes de l’architecture islamique : l’oriental serait efféminé, et donc inférieur à l’occidental viril. C’est donc là une conception qui prend source dans des idéologies extrêmement misogynes et racistes. Une conception à déconstruire, en laissant les femmes et minorités ethniques s’exprimer dans leur art.

Conclusion

Le genre ou l’origine ne déterminent pas les goûts esthétiques, en revanche, ils peuvent faire pencher la balance dans les rapports de domination. En l’occurrence, il a été prouvé à maintes reprises que la ville et les espaces étaient conçus de manière à favoriser certaines catégories sociales, et en particulier les hommes6. L’entre-soi masculin, associé au patriarcat qui régit toute la société, perpétuent ces phénomènes d’exclusions urbaines. Davantage de diversité dans la profession permettrait de rééquilibrer les rapports de force et apporter des visions différentes (et là on ne parle pas des courbes), des voix de concernées pour concevoir des espaces de qualité pour tous.

Bibliographie et sources

1 – « Chiffres et cartes de la profession d’architecte » , étude de l’Ordre des Architectes, page 70 : « En 1982, les femmes représentaient 7,5 % des inscrits à l’Ordre et 11,7 % en 1990. En 2000, les femmes représentaient encore moins d’un cinquième (16,58 %) de la population des architectes inscrits à l’Ordre alors qu’en 2013, elles en représentent un quart, soit une hausse de plus de 8 points. Cette féminisation qui s’accélère compense un retard important par rapport à d’autres secteurs professionnels. »

2 – « Les architectes face au chômage : les chiffres ! » par le groupe Moniteur : « les femmes, les jeunes et les architectes franciliens sont les plus touchés par la crise. »
« Situation des jeunes diplômés (2010) » et « Les architectes salariés selon le type de contrat » publié par l’association Femmes Architectes.

3 – « Le métier d’architecte se féminise en France » par Batiweb : « Ainsi, un homme architecte gagne en moyenne près du double (1,9 fois plus) d’une femme alors qu’ils exercent la même profession.« 
« Dynamiques et contrastes de la France des architectes » par le groupe Moniteur : « le revenu annuel moyen des hommes s’élevait à 48 745 euros quand celui de leurs consœurs plafonnait à 28 734 euros, soit une différence de 20 000 euros. Cet écart se réduit chez les moins de 35 ans : 27 139 euros pour les hommes et 20 337 euros pour les femmes. »

4 – « I Am Not the Decorator : Females Architects Speak Out » , New York Times, 2016.

5 – « Room at the Top? Sexism and the Star System in Architecture » , tribune de Denise Scott-Brown (1989).

6 – A ce propos, voir les travaux du bureau d’études « Genre et ville » .

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